Le Quadrille des Homards

"Cela doit être une très jolie danse, fit Alice, impressionnée." Lewis Carroll

En prose ou en vers

plage d écriture

Partie, restée

En 2012, le cœur d’une amie chère a cessé de battre. Des mois durant, mon travail d’écriture a été imprégné de cette absence. Ce texte questionne nos fragilités humaines et la force du souvenir, invite au partage et à la douceur d’imaginer qu’elle serait restée. Je veux croire que les êtres aimés continuent de vivre un peu à travers nous, nos pensées, nos gestes, nos mots aussi. Que les miens te parviennent où que tu sois, chère M.J.

Elle serait partie. Comme on met son chapeau, comme on ferme la porte. Partie, plus là, plus visible, absente, envolée, disparue, en-allée. Sur la pointe des pieds sans un bruit dans un souffle sans prévenir échappée. Belle. Belle dans ton souvenir belle dans celui des autres, ceux qui l’aimaient, avec aussi sa voix. Au creux de ton oreille sa voix encore et toujours qui résonne. Douce. Patiente. Sa voix aussi partie, sa voix sans au-revoir disparue tu ne te souviens plus le dernier mot qu’elle a prononcé cette fois où, cette fois-là. Peut-être bien au-revoir ?

Elle serait partie. Sur des chemins de nous inconnus sur la terre ou dans le désert sur la mer ou encore sur la lune, qui sait, peut-être est-ce vers là qu’il faudrait regarder, avec de bonnes jumelles un télescope spécial une très longue-vue pour l’apercevoir, de loin lui faire des signes et alors, alors peut-être qu’elle — répondrait.

Elle serait partie. Sans toi sans moi sans nous elle serait en-allée seule à pied ou sur les mains, à dos de chameau sur les ailes d’un Oiseau Couleur Du Temps, le Temps qui ne passe que pour nous car elle, à présent, elle s’en fout (elle a bien raison), elle a tout son Temps, c’est é-pa-tant.

Elle serait partie comme ça.

Elle serait partie. Loin de nos voix, loin de nos appels dans la nuit, loin de ce jour où tu lui dis adieu dans la lumière de décembre après les chants la musique les paroles et son nom prononcé encore une fois, tous ensemble réunis — nous a-t-elle entendus, elle n’a pas répondu.

Elle serait partie. Loin de nos souvenirs, loin de son avenir, sans toi sans moi sans tout ce qui importe ici qui là-bas n’a plus cours ou n’a plus d’importance. Loin de l’amitié de la joie d’être ensemble de dire Allons boire une bière ou Voir une expo ou Te souviens-tu de ce jour où. Loin De Tout.

Elle serait partie. Un jour las de décembre, une dernière fois lui dire — que tu l’aimais.

***

Elle serait restée. Bondissante riant te poursuivant faunesque sous les arbres. Le sous-bois ce jour-là est roux écureuil et l’odeur de l’humus comme le parfum des jours te colle à la peau, la peau des souvenirs.

Elle serait restée. Debout devant la classe récitant cette poésie tendre et surannée, elle se souvient que c’était des vers de Sully Prudhomme et que son cœur battait fort. Son cœur.

Elle serait restée. Devant le vieux fourneau, une main pour la poêle une autre pour la sauce, pas plus de trois minutes, Goûte-moi ça, et toi léchant la cuiller en bois, Un peu plus de poivre oui c’est ça.

Elle serait restée. Sur la plus haute branche, le nez dans les fleurs les yeux sur la page qu’elle prendrait comme ça entre le pouce et l’index, pour la tourner. Sans y penser sans faire d’effort, juste la tourner.

Elle serait restée. Au milieu de vous tous, sans autre signe distinctif que : femme, cinquante-sept ans, taille un mètre soixante-cinq cheveux châtains yeux bruns. Rien de plus. Rien de moins. Avec son cœur qui bat.

Elle serait restée. Les pieds plantés dans l’herbe au milieu des petites bêtes, sans rien faire que sentir ses orteils et ce fourmillement. Simplement debout.

Elle serait restée. Un stylo à la main, inscrivant quelque chose dans son carnet. Dessinant.

Elle serait restée. Sur la plage un matin d’été dans les cris des mouettes et les rires des enfants, avec la vague qui appelle au loin et ce frémissement dans les bras et les jambes, le désir de l’eau — mais elle saurait que la marée monte doucement. Elle irait nager tout à l’heure, elle aurait tout son temps.

Elle serait restée. C’est tellement évident qu’elle en oublierait presque de se réveiller.

Alors, dans un élan un souffle un bruit de rideau déchiré une bourrasque un direct à l’estomac un cri — elle dirait oui. A la Vie.

Et voilà comment mon amie serait restée.

(texte écrit pour l’exposition « Concorde » à Avranches juillet-août 2016 – installation sonore)

 

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Princesse rouge dans ta cuisine rêvant

mariée pas en blanc tu préférais l’amour

oubliées les années manifs et Tombouctou

à présent tu choues vert tu torchonnes à carreaux

tu troues dans la chaussette et tu mercurochromes

ils vécurent à deux et eurent certains enfants

 

Tu chantais la vie large et le vent et le vent

mais lui levant — les yeux au ciel qu’est-ce que t’attends

(peut-être qu’il faudrait changer une roue au carrosse, il va branlant)

toi

tu penses à cet oiseau qui bat

des ailes dans ton coeur

à la lumière d’avril — tu penses

au hérisson près de l’étang l’été dernier au crépuscule

tu penses

aux ruades d’une jument verte

(parce que bleue n’en a plus depuis longtemps)

tu penses

aux bris de verre dans la rue le soir

aux cris d’enfants seuls dans le noir

tu penses

à Cendrillon — tu touilles

dans le pot au noir la citrouille

les souris blanches la robe la pantoufle de vair vert verre

ragoût du soir dans le pot d’enfer

 

Tu penses

aux sentiments aux mots d’où que ce soit

aux mots dits — tu rêvais d’un destin

charmant — d’un prince yeux bleus cheval blanc

(Ferrari) (Porsche) (Deux-Chevaux) : cochez !

princesse triste de verre échouée en bord de mer

étoile commune

et celui-là mâchoires crispées qui grogne

frotti-frotta — celui-là celui-là

 

Tu penses

à une pièce de velours ancien que tu déplierais à la nuit

tapis enroulée déroulée volant

tu penses

à la voix de Janis Joplin

tu penses

à un coup de feu au fond d’une impasse

tu penses

à cet oiseau qui meurt de haine dans ton coeur

tu penses

à ceux qui viendront demain

(ou après-demain) — peut-être

blancs

des pieds à la tête leurs mains enchaînant les tiennes

tu penses — ne crie pas ne crie pas

et celui-là qui ronfle, celui-là

tu penses

à un balai de thym — par la fenêtre entrouverte

Cendrillon aux pieds fourchus tu t’élances

 

Princesse qu’on rentre

nue sous le drap blanc

cellule citrouille coupée en petits dés bien nets

pot au faux ragoût de comptes de faits

le hérisson près de l’étang raconte à la jument verte

l’histoire de celle qu’on endort

à coups de trique dans le cœur

à coups de pique dans le corps

et l’oiseau rage qui s’envole

crie comme une femme

qui rêve

 

Eve Roland

(publié aux éd. Mémoire Vivante dans le cadre du Printemps des Poètes 2010)

 

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